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Spiritualités

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Que devient la relation maître-élève ?

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La quête absolue

Rencontre avec Fabienne Verdier

Elle a révolutionné l’art de la calligraphie et ses toiles sont vendus dans le monde entier. Mais elle a auparavant travaillé dix ans durant auprès d’un maître en Chine et écrit un livre faisant le récit de cette initiation exemplaire. Une rencontre avec unne femme lumineuse.

(JPG) La rencontre avec Fabienne Verdier, chez elle, dans sa maison, son jardin, son atelier, fut un moment rare de partage, de luminosité et de densité avec une artiste qui sait aller au bout de sa quête. Comment ne pas être séduit d’emblée par quelqu’un qui propose à son fils de dix ans de faire installer un petit pont en bois au milieu d’une pelouse. « Mais maman il n’y a pas de ruisseau ici ! remarque l’enfant - Eh bien nous ferons une rivière de fleurs ! » Chaque détail de l’aménagement intérieur ou extérieur témoigne d’une attention extrême aux choses et aux détails : beaucoup de pierres ou de bois aux formes inspirantes récoltés ici ou là, des objets multiples ramenés de Chine ou d’ailleurs, et puis une atmosphère générale faite de sérénité et de créativité constante. On se trouve projeté dans l’existence d’un être qui sait mélanger vie de famille, vie mondaine d’artiste aujourd’hui internationalement reconnue, vie d’ermite s’enfermant dans son travail de peinture la majeure partie de son temps disponible, vie d’écrivain enfin, puisqu’elle vient de sortir ce livre bouleversant, Passagère du silence [1], pour lequel j’ai eu, au sens propre, un vrai coup de foudre.

Le maître zen Taïsen Deshimaru avait l’habitude de railler la quête de satori très « son et lumières », illuminations et tutti quanti, des Occidentaux en disant : « Chaque jour à ses satoris. Il y a de petits satoris (geste entre le pouce et l’index), de grands satoris (geste des bras ouverts), des moyens satoris... chaque jour on connaît, à la lecture d’un texte, à la faveur d’un sourire ou d’un échange, à la vision d’une fleur ou d’allez savoir quoi, des prises de conscience, donc des satoris. » Eh bien, la lecture du récit de Fabienne Verdier narrant son périple, en particulier les dix ans d’initiation et d’apprentissage en Chine auprès d’un et plusieurs maîtres des arts picturaux, a fait l’effet sur moi d’un très grand satori ! Car il est rare de trouver, chez un être, un tel condensé d’acharnement, de ferveur, de sens poétique, d’acuité de vision sur le monde, de lucidité sur les êtres et leurs relations entre eux-mêmes et avec le cosmos, de quête absolue, de sens et de beauté vécus dans une implacable exigence, une farouche sincérité et aussi avec un humble génie à l’écoute : tout ces éléments liés font de son œuvre écrite, et de ses œuvres peintes, le témoignage unique d’une démarche sans précédent en Occident et qui peut nous enseigner, chacun à son niveau, par son exemplarité.

Voici donc quelques traces de notre visite chez l’ermite de la Sente aux fouines, de nos impressions et de notre conversation : l’œuvre humaine et la nature environnante semblaient, en ce beau jour de juin, ne faire qu’un. Le début de son initiation me fait penser à cette fameuse histoire zen du maître d’arts martiaux qui, après avoir longtemps refusé d’accueillir un disciple, l’accepte enfin dans son dojo et lui dit : « Bon, les premiers mois tu vas couper des bûches et porter de l’eau. » Ensuite il le fait marcher d’autres mois durant sur le bord du tatami. Puis il le fait aller au bord d’un ravin pour sauter de l’autre côté... et ce sans jamais lui enseigner les moindres rudiments d’un art martial... Mais ce faisant, il lui apprend la force, l’équilibre et la non-peur.

Or, son maître chinois a fait la même chose : alors qu’elle arrive de France pour apprendre dans une école d’art chinoise à Séchouan, il refuse de lui donner des cours particuliers. Durant des mois, jour après jour elle glisse des dessins sous sa porte ; puis il lui fait exécuter un difficile et douloureux stage de gravure de sceaux dans la pierre, toujours des mois durant ; et quand enfin il l’accepte comme élève, à la condition sine qua non qu’elle étudie auprès de lui pendant dix ans, c’est pour lui faire dessiner, encore pendant de longs mois, un simple trait horizontal ! Enfin, il refuse qu’elle travaille les premières années avec de la couleur en lui disant : « Tu dois arriver à percevoir que dans le monochrome et dans les variations infinies de l’encre de Chine, tu peux interpréter les mille et une lumières de l’univers. » En ce qui concerne les traits horizontaux qu’il lui faisait exécuter à la chaîne, il disait par exemple : « Ton trait, là, ne va pas. Pense à un cheval, à l’os de son fémur. Essaie de représenter cet os par ton trait, avec sa moelle car, même à l’intérieur d’un os, il y a du mouvement. Trace ton trait en imaginant un os. » Et pendant une semaine, raconte Fabienne, je traçais mes bâtons avec un os dans la tête : “Ton os de cheval n’est pas mal, mais il manque encore quelque chose. Ton trait n’est pas vivant. Connais-tu le principe de vie du mystère végétal ?” Il allait le cueillir dans une branche : “Regarde : il y a une ossature externe, et de la sève à l’intérieur ; c’est un fluide qui nourrit la tige. Il y a un mouvement interne et une enveloppe externe stable. J’aimerais que tu reproduises ça avec ton cœur. » Et je ne le voyais plus pendant une semaine. À son retour, il me disait : “Ce n’est pas mal. Tu as à peu près saisi ce qui régit le végétal. Mais tu est trop sèche. Ton trait manque d’eau. Dans toute vie sur Terre, il y a de l’eau. Chez l’homme, sans eau, il n’y a pas de chair. Tu as compris l’ossature, tu es en train de comprendre le mouvement sous-jacent, mais il manque la chair. Pense aux rivières, aux cours d’eau, au mouvement de l’onde, à l’humidité, au torrent dans les montagnes et essaie de traduire cela.” Et il me laissait encore des jours et des jours à tenter l’approche de cette dernière pensée. »

Un autre jour il lui demande, par exemple, que son trait horizontal représente le geste de tension que l’on fait pour tirer sur les rênes d’un cheval et l’arrêter... Et ainsi de suite.

« Oui, nous dit Fabienne Verdier, cela s’est véritablement passé ainsi et l’enseignement ne se transmet que par de petits exemples, de petites histoires, des métaphores poétiques... Le maître révélait très peu de choses et désirait surtout que l’on pratique ce qu’il demandait. On enrichit ainsi son expérience du trait vivant et, un jour, on trouve cette unité primordiale qui donne vie à toute chose. Mais pour comprendre cela, la réflexion intellectuelle ne suffit pas : c’est par la vie et les perceptions du corps que l’on arrive à donner vie, par le trait, au mouvement du vivant. Il faut trouver le déclic, la petite clé qui va nous faire sortir de la réflexion pure pour nous faire entrer dans un nouveau territoire, immense et inconnu. Mais cela, on ne s’en rend compte que petit à petit, et c’est vingt ans après, avec l’écriture de ce livre, que j’ai voulu faire par devoir de mémoire, que je réalise toute la profondeur de cet enseignement. » Chaque jour elle commence la journée avec une ou deux heures de méditations et une longue marche qui lui permet de se mettre en osmose avec la nature, puis des rituels dans l’atelier, allumage d’encens par exemple, toute une mise en condition qui lui permet de se mettre face à ses fonds, qu’elle prépare au préalable et sur lesquels elle va peindre le tableau avec de la peinture à l’eau en l’effaçant jusqu’à ce qu’elle juge qu’il est parfait, qu’elle lui a donné “vie”. Cela peut mettre une heure, un jour, une semaine et voire plus pour “donner vie à la forme”.

« Et là, nous dit-elle, c’est un bonheur parfait, la jouissance extrême, l’extase. On touche au merveilleux, car il s’opère par le médium de votre alchimie intérieure. C’est là un moment au-delà de son propre bon vouloir. On a tous envie de bien faire, de créer du beau : or il faut aller au-delà de ce désir, entrer dans une sorte de transe qui permet un plus d’être. Toute cette préparation y aide. Mais il faut aussi savoir retrouver l’humour et la prise du détachement, et boire un coup de vin rouge - mais point trop n’en faut, comme disait Huang Po - peut aider dans le cours du travail ! Comme l’amour d’ailleurs : je peins souvent de belles choses après un bon câlin. On est dans un état second, on n’est plus attaché à des critères de valeurs, on est libéré, bien dans son corps. »

À la question saugrenue : « Mais vous vous levez après le câlin pour aller peindre ? », elle répond, toujours en riant : « Oui, je laisse mon mari nager dans le bonheur et je vais donner vie à un tableau ! » Et elle précise : « En ce qui concerne cet état second, qu’on obtient de différentes façons : par la méditation, la marche, un peu d’alcool, l’amour... il faut garder conscience que ce ne sont là que des outils pour arriver à cet état de félicité et de grâce active. De toute façon il faut développer une maturité intérieure avant que la forme peinte prenne vie : et ce travail-là se fait jour après jour, par la vie quotidienne, ses tâches, ses aléas, ses moments de concentration, ses occupations familiales, ses rencontres, ses lectures... Chaque action peut nous aider à suivre la voie de chaque instant. »

Le lecture s’avère aussi d’autant plus importante que durant ses dix ans d’apprentissage, en Chine, elle n’avait presque pas de livres : les Propos sur la peinture du moine Citrouille-amère [2] et deux ou trois autres qu’on lui avait apportés lors de rares visites alors qu’elle “était en manque total”.

« Après avoir fait ce long cheminement intérieur, le fait de partager avec de grands esprits toutes leurs expériences spirituelles vécues différemment, et à leur façon, m’est un grand bonheur. En ce moment, je lis la biographie de saint Jean de la Croix écrite dans son cachot, et aussi Jacob Boehme, dont, en tant qu’artiste manuelle, je comprends tellement l’itinéraire de cordonnier mystique... Je partage avec des auteurs, faute de mieux, car j’ai été très déçue en rentrant en France de ne pouvoir rencontrer de grands peintres occidentaux comme j’avais pu voir des maîtres chinois : j’ai frappé aux portes, mais personne ne m’a reçue ni même répondu ! Seul ici quelqu’un comme François Cheng m’a aidée de ses conseils et poussée à révolutionner l’art de la calligraphie traditionnelle.

« Et puis j’écris aussi de petits textes “méditation d’une apprentie peintre” que je publierai bien plus tard et qui racontent mes désarrois, mes joies, mes attitudes intérieures avant, pendant, après la création, la recherche spirituelle, la vie de l’atelier... Je viens de finir de peindre une pierre de méditation noire et un papillon noir se pose dessus. Je pleure. « Ces textes m’aident aussi à gérer cet immense combat que je mène avec le chaos, cette lutte transformatrice avec les énergies originelles. »

À la question : gardez-vous certaines de vos toiles, celle où apparaît le dragon par exemple, par devers vous ? Fabienne Verdier répond : « Non, la vie passe, les tableaux aussi, tout part, tout est vendu. Inutile de vouloir garder quoi que ce soit.

Récemment, il est arrivé une histoire atroce à un de mes amis, vieux peintre connu surtout aux USA : il voulait garder une partie importante de sa production pour la léguer à sa mort à un musée. Et là, sa maison vient de brûler avec toute cette œuvre. S’il m’arrive quelque chose, ici ou ailleurs, je sais que toutes mes toiles sont chez des gens ou des institutions qui les aiment. Je ne garde rien. » L’esprit zen de l’impermanence...

[1] éditions Albin Michel

[2] De Shitao (1642-1707), dans la traduction de Pierre Ryckmans, éd. Hermann.